1.3.1- Hôpital: le temps de travail malmené

Le temps de travail a été négocié, « le couteau sous la gorge, l’épée dans les reins et le pistolet sur la tempe », se plaignent les DRH hospitaliers. Nous allons voir ce qu’il en est.

Le temps de travail à l’hôpital a toujours été un casse-tête, surtout dans les services recevant les malades. Il n’est pas simple d’organiser un planning où doivent être présents tous les matins, tous les après-midis et toutes les nuits, et des infirmiers, et des aides-soignants. Il faut y ajouter pour la journée, et souvent sur deux équipes, les agents des services hospitaliers qualifiés (ASHQ) qui sont chargés de toute l’hygiène et salubrité des locaux communs. Toutes les amplitudes réservent leur lot de surprises. L’accident de trajet travail, la maladie, l’enfant malade, le décès dans la famille, très rarement la panne de réveil, etc., viennent perturber l’organisation du travail de l’équipe. Chacun sait cela. Lorsqu’un agent manque à la relève, il sait que le collègue ne pourra quitter son service avant qu’un autre ne vienne le remplacer. Un infirmier peut ainsi rester quinze heures en continu, et davantage. Il râle, non contre son collègue, mais contre l’absence de solution rapide pour son remplacement. La situation n’est pas rare et les cadres, soit du service, soit de permanence, doivent trouver dans les délais les plus brefs la doublure qui fait défaut. C’est un véritable parcours du combattant en l’absence d’équipe de remplaçants. Les témoignages qui suivront illustreront le quotidien de ce temps de travail qui devient progressivement un enjeu économique majeur.

Les 35 heures approximatives.

En réduisant le nombre de lits, en diminuant la durée du séjour, en passant des salles communes aux chambres individuelles, en prenant en compte les progrès de la médecine nécessitant des personnels de plus en plus formés et qualifiés, en préservant les missions essentielles de service public, le travail à l’hôpital a considérablement évolué. C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier le temps nécessaire pour l’effectuer sereinement.

Les trente-cinq heures hebdomadaires ne font dans l’immédiat qu’aggraver une situation déjà tendue. Cette réforme, que personne n’attendait, change radicalement l’approche de la gestion du temps de travail des personnels hospitaliers.

Angel Piquemal, dans le rapport qu’il a remis en novembre 2002 au ministre de la santé [1], précise que « la RTT, comme le souligne l’ensemble des interlocuteurs de la mission, s’inscrit comme une nouvelle donnée sociétale valorisant la notion de temps personnel, quand bien même les salariés concernés ne l’avaient pas exprimé comme une revendication prioritaire ».

La priorité, ce sont des créations d’emplois pour de meilleures conditions de travail. Avec l’évolution des techniques et de la qualité de prise en charge des malades, la nécessité de transmettre les informations entre chaque équipe devient une évidence. La durée de travail la nuit est portée à 10 heures dans de nombreux établissements pour permettre la transmission des consignes. Elle se passe souvent autour d’une bonne tasse de café. Il n’est pas rare de compter jusqu’à dix soignants et parfois plus, dans la même pièce. Il y a un espace pour cela. Pour ces « anciens » le chronomètre n’existe pas. Ce constat a été repris dans le rapport cité sur la RTT à l’hôpital. Il rappelle que « quels que soient les métiers de l’hôpital, l’écart reste marqué entre les personnels plus anciens qui ne comptent pas leur temps au travail et les plus jeunes pour lesquels le temps personnel est plus déterminant Il faut comprendre que les anciens sont moins tendus par des contraintes familiales. »

Progressivement le travail se spécialise. La durée moyenne de séjour tombe à moins de trois jours. L’intensité des examens et des pratiques thérapeutiques oblige à bien comprendre la situation des patients heure par heure. De plus la « traçabilité » occupe près de 20 % du temps des soignants. La technicité prend de plus en plus de place. La convivialité qui présidait les transmissions se transforme en véritable réunion de travail. Les cahiers s’ouvrent. La situation de chaque malade est passée en revue. La relève prend connaissance des cas difficiles et peut organiser sa journée. La qualité des soins gagne du terrain.

Une réforme ratée !

Les négociations entre les syndicats et la direction de l’hôpital font l’objet de nombreux conflits. L’accouchement d’accords locaux est difficile car le choc est immense. Non seulement entre les anciens soignants et les nouveaux, comme il est rappelé plus haut, mais aussi et surtout sur la notion de temps qui vient subitement et autoritairement s’imposer à tous les professionnels. Il est proposé aux équipes soignantes de ramener la durée quotidienne du travail de 8 heures à 7 h 48 ; 7 h 45 ; 7 h 42 ; 7 h 36 ; 7 h 24 ; 7 heures, etc. Elles sont informées qu’elles auront dix minutes pour s’habiller et se déshabiller ; vingt minutes de pause si leur journée de travail dépasse les six heures ; trente minutes en dehors du temps de travail pour le repas ; etc. Elles qui ne comptent pas leur temps, se trouvent confrontées à des horaires « abracadabrantesques » qui décomptent à la minute l’heure d’embauche et l’heure de débauche. Il faudrait interrompre un soin parce que la quarante-deuxième minute de la septième heure sonne la fin de la journée ? C’est absurde !

Ces situations larvées entraînent des conflits sur la récupération des heures qui sont désormais décomptées par un logiciel qui gère le temps de travail. Ce logiciel, souvent bricolé dans la hâte, donne des résultats approximatifs contestés par les intéressés. Concrètement, les informaticiens adaptent la loi aux contraintes de l’informatique qui devient ainsi un nouvel acteur qui prime sur le droit !

Réduire l’amplitude horaire de la journée de travail, entraîne un plus grand nombre de journées dans l’année. Les effectifs nécessaires ne suivent pas. Un bras de fer s’engage entre les personnels, qui souhaitent conserver leurs horaires de travail en huit heures, et les directions d’hôpital qui imposent la réduction de la durée quotidienne pour augmenter le nombre de jour de présence sur l’hôpital. En résumé, l’hôpital demande à ses agents d’accomplir 39 heures de travail en 35 heures de temps !

Les principes qui sont posés par les directives européennes sur le temps de travail sont loin d’être pris en compte dans la réalité. Citons :

« considérant que l’amélioration de la sécurité, de l’hygiène et de la santé des travailleurs au travail représente un objectif qui ne saurait être subordonné à des considérations de caractère purement économique »

ou encore :

« considérant que les modalités de travail peuvent avoir des effets préjudiciables à la sécurité et la santé des travailleurs ; que l’organisation du travail selon un certain rythme doit tenir compte du principe général de l’adaptation du travail à l’homme ».

Ces deux principes sont largement suffisants pour démontrer combien le respect de la loi n’est pas la préoccupation du moment.

Les personnels « s’habituent » progressivement à ces comptes d’apothicaires qui leur sont imposés. Tout doit être compté et décompté. Un langage qui décourage la libre flexibilité des horaires d’antan, notamment chez les jeunes qui arrivent à l’hôpital le chronomètre en main. Le rapport Acker [2] ne s’y trompe pas lorsqu’il mentionne que « depuis la mise en œuvre de la réduction du temps de travail dans les hôpitaux, on a assisté à un changement progressif des mentalités : même si la plupart des médecins, à l’exception de certaines spécialités ou des plus jeunes générations, ne limitent pas leur temps dans l’exercice de leur activité, ils entendent désormais le compter et le retracer. »

Dans certains établissements, les temps de chevauchement sont réduits, voire supprimés. Ceci n’empêche pas les personnels de poursuivre – par un bénévolat forcé- les indispensables transmissions que l’intérêt du patient commande.

Aujourd’hui, les 35 heures sont entrées dans les pratiques. Même si leur application pose encore de nombreux problèmes, notamment sur le décompte du temps de travail réel, elles permettent des jours de repos supplémentaires qui ne sont pas volés. Leur remise en cause pourrait produire l’effet d’un tsunami social à l’hôpital.


[1] Angel Piquemal est actuellement directeur général du CHU de Caen- Rapport de mission sur la mise en place de la RTT dans les établissements hospitaliers-7 novembre 2002- p 6

[2] Rapport Acker 2007- rapport sur « Les Comptes Epargne Temps des personnels médicaux et non médicaux dans les établissements publics de santé » – p24

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Table des matières interactive

Première partie ; L’hôpital,cette entreprise disloquée !

Chapitre 1 : Un cocktail à la sauce financière.

Chapitre 2 ; vous avez dit ressources humaines

Chapitre 3 : le temps de travailler

Deuxième partie..Des témoins, des causes et des espérances.

Chapitre 1: témoignages

  • 2.1.1- Le témoignage des hospitaliers.
  • Silence hôpital.
  • A l’entrée, le concierge : médiateur ou gladiateur ? 
  • Un petit tour par les urgences rurales.
  • A la rencontre d’une équipe débordée.
  • La journée de Rosa, infirmière,
  • une Infirmière comme les autres.
  • visite du « Centre 15 ».
  • Radiographie d’une manipulatrice.
  • Quand les cadres s’éveillent !
  • Richard un directeur gentil

Chapitre 2 ; causes et conséquences

  • Et comme si cela ne suffisait pas !     
  • L’évaluation détournée 
  • La fin de la notation : une duperie éhontée !
  • Vive le contrat d’objectif individualisé !
  • Un contrat broyeur d’hommes.

Chapitre 3 ;

  • Les « nains jaunes ».
  • Une rencontre surprenante.

Chapitre 4 ; Des espérances

  • Osons des réponses.
  • Engager le débat sur la santé publique.
  • Pour  la prévention.
  • Pour un hôpital rassemble.
  • Pour de nouvelles infirmières :
  • Pour préserver les personnels.
  • Pour un dialogue social  apaisé.

Conclusion.

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