Et si tous les travailleurs devenaient collectivement intelligents?

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«Isolés, tout à leur distraction, concentrés sur leurs intérêts immédiats, incapables de s’associer pour résister, ces hommes remettent alors leur destinée à un pouvoir immense et tutélaire qui se charge d’assurer leur jouissance et ne cherche qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. Il ne brise pas les volontés mais il les amollit, il éteint, il hébète.» (Raffaele Simone : « Le Monstre Doux »)


 

(Par travailleurs il faut entendre toutes les femmes et tous les hommes salariés, agents publics, fonctionnaires, retraités et travailleurs indépendants )

Des travailleurs fixés irrévocablement dans l’enfance…et ça marche !?

Oui j’en conviens, le titre est un peu provocateur. Mais avouez qu’un travailleur replié sur lui-même est, comme le clamait Jean-Jaurès , un parasite du dévouement des autres (1). Je pourrais même ajouter à cette évidence les paroles de Berthold Brecht « Ceux qui luttent ne sont pas sûr de gagner mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu », ou bien encore celles d’André Gide qui prend une connotation toute particulière en cette période de soumission massive du corps électoral : « Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis ».
Raffaele Simone et son « Monstre doux » ne dit pas autre chose lorsqu’il parle « d’une foule innombrable d’hommes semblables, chacun retiré à l’écart et comme étranger à la destinée des autres ».(2)
Il décrit une domination qui dégraderait les hommes sans les tourmenter :

« Isolés, tout à leur distraction, concentrés sur leurs intérêts immédiats, incapables de s’associer pour résister, ces hommes remettent alors leur destinée à un pouvoir immense et tutélaire qui se charge d’assurer leur jouissance et ne cherche qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. Il ne brise pas les volontés mais il les amollit, il éteint, il hébète. »

C’est le drame de ces salariés, fonctionnaires, petits patrons, commerçants ou artisans, enfin, de tous ceux qui travaillent et qui ne prennent plus le temps de réfléchir collectivement et qui se noient sans courage dans l’anonymat des foules.
Le courage, « c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. » (3)

« Tous ensemble », chacun de son côté…et ça marche !

Ce célèbre slogan des grèves de 1995 et qui rebondit à chaque mouvement se heurte à ce manque de courage. Ils sont collègues, voisins, famille, amis pour certains et chacun à son endroit a de bonnes raisons pour rester immobile, éteint, hébété sans la moindre culpabilité. Ils ont un avantage sur tous les autres c’est qu’ils sont heureux. A ne regarder que leur nombril il n’y a que l’arthrose qui menace.
Le pouvoir en place depuis 1974 à de beaux jours devant lui.(4) Ces parasites du « tous ensemble », ramollis, éteints, hébétés, remettent leur destinée à ce pouvoir immense et tutélaire, à ce « monstre doux » que décrit si bien Rafaëlle Simone ou bien encore cette oligarchie bancaire qui a placé la République sous sa coupe.(5) Une oligarchie qui s’est mis au service des classes les plus aisées de notre société, d’une classe consciente non seulement de ce qu’elle est, mais aussi des intérêts qu’elle doit défendre pour se maintenir comme telle. C’est ainsi que les plus riches s’enrichissent, les plus pauvres s’appauvrissent et les classes moyennes paient toutes les additions.

Un nivellement des consciences …et ça marche !

Pour placer le plus grand nombre de travailleurs sous tutelle les emplois sont précarisés et les salaires sont réduits. L’emprunt devient incontournable pour maintenir, à court terme, le niveau de vie de chacun. Perfusé sous emprunt, le salarié devient docile. La grève est difficile. De moins en moins de travailleurs sont en capacité de se révolter. Il faut rendre inerte le plus grand nombre car « l’inertie du peuple est la forteresse des tyrans. » (Machiavel) Et ça marche !
La seconde couche consiste à mettre les salariés en concurrence les uns avec les autres. Les évaluations individuelles assorties de contrat d’objectifs individualisés récompensées par un salaire au mérite, sont des armes redoutablement efficaces pour tuer le collectif de travail. Le travail ainsi organisé isole de plus en plus les salariés. Et ça marche !
Pour les plus récalcitrants, les syndicalistes, les gauchistes, il faut les empêcher de nuire. Le plan est aussi bien rôdé : la réduction des moyens, des missions, l’organisation des divisions pour casser l’unité, le refus de négocier sur leurs revendications pour démontrer leur inutilité, le tout pour casser la force collective qu’ils pourraient représenter. Et ça marche ! Etc.

Bref ! Tout ce qui gêne le capital doit être liquidé… et ça marche !

Les orthodoxes de l’économie prédatrice « ne reconnaissent pas aux syndicats le droit de tenir un rôle dans l’action publique et d’être invités à la table des négociations au moment où les conservateurs du monde entier en sont arrivés à la conclusion qu’il serait plus simple, et plus efficace, de détruire le mouvement syndical que de coopérer avec lui ». (6)
L’augmentation des salaires est un frein aux profits. Ceux qui sont opposés au marché sont forcément contre. Il faut les détruire ! C’est ainsi que les libéraux « ont créé une économie désyndicalisée, beaucoup plus inégalitaire qu’avant ».(7)
Pour eux, pour ces prédateurs de la République, les parasites repliés sur eux-mêmes sont les bienvenus. Et ça marche !

Pour inverser les choses qui s’abattent sur le monde du travail il suffirait simplement de combattre le parasite de l’individualisme par la puissance de l’intelligence collective.

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(1) « Qu’attendez-vous pour vous syndiquer et de quel droit prétendez-vous recueillir vous-mêmes, non-syndiqués, les bénéfices de l’action que les syndiqués exercent au profit de tous ? Ouvriers non syndiqués, vous devenez les parasites du dévouement de vos camarades ». Jean JAURES
(2) Raffaele Simone : « Le Monstre Doux » éditions Gallimard 2010- p105
(3) Discours à la jeunesse de Jean Jaurès à Albi – 1903
(4) 1974, fin des « trente glorieuses », 30 années qui ont permis la reconstruction de la France après la guerre, assurées le plein emploi, crées toutes les conventions collectives, la sécurité sociale, l’indemnisation chômage, l’indexation des salaires sur les prix alors que l’inflation dépassaient les 14% par an. L’année 1974, c’est le début de la domination bancaire sur les Etats.
(5) Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (Zones/La Découverte, Paris, 2010) et La violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale (Zones/La Découverte, Paris, 2013).
(6) James K. Galbraith « L’Etat prédateur » édition le Seuil, septembre 2009 – p76 et 77
(7) id-p 78 la jeunesse de Jean Jaurès à Albi – 1903

 

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