Hôpital: témoignage dans un service d’urgences rurales

Le texte qui suit fait partie d’une série de témoignages extrait de mon livre l’hôpital disloqué. Nous sommes plongé ici au cœur d’un service d’urgence dans le quotidien d’une infirmière. Ça vaut le détour.

 » On fait un maximum, mais des fois, ce n’est pas suffisant ! »

Après plus d’une heure trente de route sinueuse à travers le relief prononcé de cette campagne montagneuse j’arrive au Centre Hospitalier de St Arnold. Séverine m’attend. Je l’ai connu lors d’un stage CHSCT. J’avais besoin qu’elle me raconte sur place ce qu’elle avait effleuré au cours du stage.

Elle est une infirmière dans le service d’urgence. Le maintien de son service tient à cette particularité territoriale ou il faut plus d’une heure pour parcourir les cinquante kilomètres qui sépare d’un autre service d’urgence. Elle m’invite à boire un café dans la salle de repos pour m’expliquer ses conditions de travail. Pour avoir plus de temps elle m’indique avoir pris un jour de repos car les effectifs sont au plus juste ici. Très vite nous entrons dans le vif du sujet.

Ses horaires de travail sont organisés en douze heures de 7 h 30 à 19 h 30 puis parfois de 19 h 30 à 7 h 30. Comme je lui fais remarquer il n’y a pas de chevauchement d’horaires pour les transmissions.

— Tu penses ! La direction le sait. Elle sait aussi qu’on ne va pas laisser les malades tout seul ! On fait ça en dehors du temps de travail comme pour le temps d’habillage et de déshabillage. Comme ça pas besoin de nous payer.

J’apprends que les agents effectuent plus de douze heures et trente minutes de présence par jour et ne sont payés que pour onze heures trente ! Le temps de pause, le temps d’habillage et de déshabillage, le temps de passage des consignes, toutes ces heures ne sont pas payées ! Sur l’année cela représente quelques cent trente heures par agent et par an, une économie de 5 % sur les comptes de personnel.

— Ici, me dit-elle, entre 20 h 30 et 6 h 30 le lendemain matin, les infirmières exercent des fonctions particulières qui s’ajoutent au travail normal d’un service d’urgence. Ont gèrent le standard, les alarmes incendie, les appels des astreintes pour le bloc opératoire, l’anesthésie, le laboratoire, les services techniques et la radio.

— La nuit c’est le plus difficile. Lorsqu’il y a une sortie SMUR l’autre infirmière reste seule en service, morte de trouille et sans alarme. 

— Si cette urgence se déclenche avant la débauche, l’infirmière qui sort prolonge sa journée jusqu’à son retour au service. Cela porte la durée des journées à plus de quinze heures de travail, voir plus, rarement, mais plusieurs fois par an.

Normalement, me dit Séverine,

— On doit être deux infirmières et deux aides-soignantes le jour et deux infirmières seulement la nuit avec un toubib, qui n’est plus là de 23 heures à 9 heures du matin. Lorsqu’on l’appelle, il ne se déplace que si c’est très grave ou pour le SMUR. Sinon, il met plus d’une heure à venir ou alors il refuse et transmet les traitements par téléphone. »

Mais c’est illégal, lui dis-je !

— D’accord, mais toutes celles qui ont dit ça ne sont plus dans le service, me répondit-elle !

Et, je ne suis pas au bout de mes surprises !

Séverine m’explique que c’est souvent très difficile. Il lui arrive fréquemment d’accomplir cinq jours de douze heures, dans la semaine. Son record c’est 6 jours, soit 72 heures dans la semaine, alors que le maximum règlementaire reste fixé à 48 heures, heures supplémentaires comprises.

— Un samedi, vers 15 heures, sans secrétaire, comme tous les week-ends, ma collègue qui est enceinte ne se sent pas très bien. Je l’oblige à consulter le gynécologue du service voisin. Il l’arrête sur le champ. Enceinte de 7 mois elle a des contractions. J’étais seule comme IDE. Je n’ai pas réfléchi lorsque l’alerte du centre 15 s’est mise à retentir. Une urgence à l’extérieur ; l’ambulance SMUR devant la porte ; l’aide-soignante au volant – qui fait fonction de chauffeur SMUR ; elle monte et la voilà partie ! Il reste 3 malades aux Urgences, avec une seule aide-soignante et un médecin, « Mais que devais-je faire ? » me dit-elle. « Pour une minute on peut sauver une vie. De l’ambulance j’ai appelé la cadre de garde pour l’informer. Elle m’a dit : « Alors comment ont fait ? » « Comment on fait quoi ? Je suis toute seule ! Elle s’est débrouillée ! 

— A mon retour, au bout d’une heure, rien n’avait été fait, ni mis en place. Trois heures plus tard, et devant la dangerosité de la situation, je renouvelle ma demande de renfort. Le cadre demande alors à l’infirmière de réanimation, qui se situe juste à côté, d’aller travailler aux urgences. Pour cela, cette dernière a dû appeler l’anesthésiste de garde et “extuber” un patient qui était ventilé ! ! ! » Calmement, elle m’explique que cela peut comporter des risques, entre autres, des pauses respiratoires, voire un arrêt respiratoire pour le patient. Il restera pourtant sans surveillance ni médicale, ni infirmière ! Juste une aide-soignante pour alerter !

— Ainsi nous sommes deux aux urgences, mais il n’y a plus d’infirmière en réanimation !  [1]

Que ce soit aux urgences ou en réanimation le code de la santé publique exige un minimum de personnels en fonction du nombre de malade. Ici, la République est absente.

— La loi, c’est pour les parisiens. Ici on travaille avec les moyens du bord ! Les malades c’est une priorité. On fait un maximum, mais des fois, ce n’est pas suffisant !


[1]Article D6124-32 du code de la santé publique : « Sous la responsabilité d’un cadre infirmier, l’équipe paramédicale d’une unité de réanimation adulte comprend au minimum : – deux infirmiers ou infirmières pour cinq patients ; – un aide-soignant pour quatre patients.

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