La journée de ROSA, une infirmière comme les autres….

Rosa joindra à ce courrier collectif – (voir article précédent ICI) – le récit de sa journée de travail pour bien informer le directeur de l’hôpital des conditions dans lesquelles les soignants sont contraints de travailler.

Je n’en change pas un mot !

Monsieur le directeur,

« Je prends mon service à 13 h 30.

Ma collègue du matin n’est pas allée déjeuner afin de pouvoir terminer ses soins, faire sa mise à jour et ses transmissions écrites avant mon arrivée. A mon arrivée, il lui reste environ 4 dossiers à parcourir.

Vers 13 h 45 nous commençons les transmissions avec les collègues aides-soignantes (AS). Nous nous installons à l’écart des salles de soins et du bureau infirmier pour espérer être tranquilles pendant ce moment d’échange. Il ne reste plus qu’une aide-soignante dans les couloirs pour répondre aux sonnettes et une secrétaire pour le téléphone, le reste de l’équipe du matin étant parti déjeuner. Par conséquent, à plusieurs reprises nous sommes dérangées par l’AS car les patients sont douloureux, les pompes à perfusion sonnent ainsi que par différents intervenants qui ont besoin d’informations par téléphone.

A 15 heures nous sortons des transmissions, je me dirige alors vers la salle de soins pour « planifier mon après-midi » en sortant les soins que j’ai à réaliser et en commençant à les préparer sur paillasse.

Au programme :

  • Distribution des médicaments pour 14 patients
  • Évaluation de la douleur, surveillance des voies d’abord, surveillance des constantes
  • Antibiothérapie chez 5 patients à 16 h 00 
  • Surveillance glycémie + insulinothérapie chez 3 patients avant 18 h 00
  • Poursuite d’une surveillance transfusionnelle chez Mme 108 A ayant fait un OAP (Œdème Aigu du Poumon) 2 jours auparavant pendant une 1ère transfusion
  • 1ère transfusion chez Mme 107 B programmée pour 16 h 00
  • Transfusion d’1 CE (Concentré Érythrocytaire) chez Mme 113 à 16 h 00 qui est en aplasie donc habillage complet obligatoire avant de pénétrer dans la chambre
  • Poursuite de la surveillance de la chimio chez Mme 113
  • 1ère chimiothérapie chez Mme 114 avec surveillance « tensionnelle » toutes les ½ heures sachant que le « Ok pharmacie » a été donné vers 15 h 00 par les médecins
  • Re perfuser Mme 108 B (qui l’a déjà été par mes soins 3 jours auparavant puis arrêt le lendemain) pour hydratation en vue de débuter chimiothérapie le lendemain

Je sors de la salle de soins à 15 h 30 afin de débuter la distribution des médicaments et mes premiers soins de 16 h 00 (Les CE [1] et chimio n’étant pas réceptionnés). C’est alors que l’aide-soignante de mon secteur m’interpelle pour me signaler que la patiente du 113 ne va pas bien : hyperthermie à 39°, dyspnée [2] sous oxygène chez une patiente en cours de chimiothérapie. Je me rends alors dans sa chambre en 1er en ayant pris soin de préparer les soins que je dois lui administrer à 16 h 00 afin d’éviter les allers-retours dans cette chambre (aplasie [3]).

Je découvre Mme 113 effectivement très dyspnéique [4], tachycarde [5], hypertendue et hyperthermique. Je fais immédiatement appeler l’interne, je recouche la patiente, lui fais un ECG [6], augmente l’oxygène, lui fais une prise de sang et divers autres soins. Je suis par conséquent obligée de déranger mes collègues à plusieurs reprises pour que l’on m’apporte le matériel nécessaire à la réalisation de ces soins et m’évite les allers-retours avec habillage et déshabillage complet à chaque fois. Je leur demande par ailleurs d’appeler l’établissement de transfusion sanguine pour mettre en attente la transfusion programmée chez cette patiente à 16 h 00. Les médecins font une demande de scanner en urgence.

Je sors de la chambre 113 à 16 heures. Je fais les transmissions avec le binôme infirmier/aide-soignant qui termine théoriquement à 15 h 30. Cela fait deux heures et demie que je suis présente à mon poste et je n’ai vu qu’une seule patiente ! ! ! ! ! C’est alors que je croise le médecin qui me demande d’instaurer de nouvelles prescriptions chez la patiente du 113. Je prépare donc ces soins et retourne auprès de la patiente pour les lui administrer. Je sens la patiente angoissée par la situation (elle est toujours très dyspnéique), elle est seule dans sa chambre. J’essaie bien évidemment de ne pas lui transmettre mon angoisse et mon stress aux vues de la situation et de tout le travail qu’il me reste. Je reste à ses côtés quelques instants pour dialoguer et ainsi la rassurer. Ma collègue du binôme IDE-AS de l’équipe du matin, décide de rester et de me perfuser la patiente du 108 B. Elle fera une heure supplémentaire. L’aide-soignante me fait un bilan des températures et diurèses[7] de notre secteur.

Je me lance enfin dans la distribution des traitements à 16 h 30. Une autre collègue, qui est théoriquement en consultation post-annonce, monte dans le service et décide de me poser la transfusion chez Mme 107 B (je rappelle que la patiente ne l’a jamais été auparavant) et de débuter la chimiothérapie chez Mme 114 (qui elle également n’a jamais reçu ce produit). Pendant ce temps, je poursuis mes soins et découvre Mme 108 A qui a terminé sa transfusion : Elle n’a fait l’objet d’aucune surveillance « tensionnelle » depuis 12 h 30 alors que cette patiente a fait un OAP [8] 2 jours auparavant pendant une transfusion. J’ai maintenant vu 5 patients sur 15 (puisque le binôme du matin est parti). C’est alors que l’onco-psychologue m’interpelle, elle souhaite avoir des nouvelles du patient du 112 A qu’elle suit régulièrement.

Je lui fais remarquer qu’il est 17 h 00 ; que je ne l’ai toujours pas vu ; que je reviens de repos ; que je ne l’ai pas vu depuis 2 jours. Mais je prends tout de même 10 minutes pour lui faire part des transmissions de ma collègue du matin. Puis, c’est au tour de la cadre qui veut me voir pour mes horaires des jours suivants. Et enfin retour de l’interne et du médecin qui m’informent que Mme 113 aura son scanner demain et donc qu’il faut la transfuser cet après-midi (je rappelle que la patiente est en OAP). Je les informe que j’accepte seulement si un médecin reste dans l’unité jusqu’à au moins 19 h 00, car la transfusion ne pourra être posée qu’à 17 h 45 au mieux, si ma collègue de 10 h/18 h se détache pour aller la chercher directement à l’établissement de transfusion sanguine. Ces derniers acceptent.

La transfusion sera posée à 17 h 45 par ma collègue. Entre temps, l’infirmière de consultation m’informe qu’elle quitte le service : j’ai donc 10 patients à voir, 2 transfusions et une chimiothérapie pour lesquelles je dois effectuer des surveillances « tensionnelles » toutes les ½ heures et une patiente en O.A.P. Je poursuis mes soins.

Il est 18 h 00 : Service du dîner ! Les soins de 16 h 00 ne sont toujours pas terminés, les patients n’auront donc pas tous leurs traitements au moment du repas et certaines glycémies ne pourront être réalisées par manque de temps.

A 18 h 45 je regagne enfin le bureau infirmier, pratiquement au même moment que ma collègue du secteur opposé. Je découvre de nouvelles prescriptions dont je prends note et organise mon dernier passage en préparant les soins sur paillasses. J’essaie de poursuivre les surveillances « tensionnelles » des 2 transfusions et de la chimio.

A 19 h 30, je commence mon dernier passage dans les chambres pour « installer » les patients avant la nuit. Je refais une évaluation de la douleur, distribue les somnifères, les morphiniques, vérifie à nouveau les voies d’abord et administre les autres soins (antibiotique, prévention thromboembolique [9] et autres perfusions ou sous-cutanées).

Les collègues de nuit arrivent à 20 h 30. Je suis toujours dans les chambres avec ma collègue. Il me reste 5 patients à voir dont un où je dois mettre en marche une alimentation sur SNG [10] ainsi qu’une hydratation pour une chimio à 1 h 00 cette nuit. J’ai bien évidemment, théoriquement, toujours les surveillances « tensionnelles » à assurer. Les salles de soins et les couloirs débordent de matériels non rangés, de poubelles non vidées par manque de temps. Les collègues de nuit commencent par faire du ménage et du rangement pour espérer prendre leurs fonctions dans un service « convenable ». Il leur manque du matériel et des médicaments pour assurer les soins qu’elles sont obligées d’aller chercher dans les étages. (La plupart du temps, c’est l’infirmière de 10 h/18 h qui est chargée des commandes. Elle est obligée de « bâcler » ces dernières puisqu’elle doit en plus gérer environ 4 entrées, aider aux soins sur chaque secteur et préparer les bilans du lendemain.) Pendant ce temps, je termine mon passage dans les chambres. La patiente du 113 appelle pour épistaxis [11], je retourne donc à son chevet quelques minutes, après m’être habillée pour xe fois de la journée.

A 21 h 00 je m’assois enfin avec ma collègue de nuit pour faire les transmissions. Les 2 AS de l’après-midi ont quitté leur poste, il n’y a donc plus personne pour répondre aux appels des patients puisque seulement 2 IDE sont présentes la nuit dans ce service. Nous devons donc gérer les appels des patients pendant les transmissions qui se terminent à 21 h 45. Je prends les dossiers des patients dont ma collègue a théoriquement besoin pour commencer à planifier sa nuit afin de faire mes transmissions écrites dans les dossiers et, au vu de l’après-midi il y a de quoi écrire…

A 22 h 15, je quitte le service avec l’impression d’inachevé dans mon travail, un gros sentiment de frustration car je n’ai été qu’une simple exécutante de prescriptions médicales. J’ai dû éviter certaines questions aux patients pour ne pas me mettre plus en retard que je ne l’étais. J’ai dû fermer les yeux sur le mal-être de certains patients car actuellement le temps relationnel n’a aucune valeur dans mon métier alors qu’il est la clé de la prise en charge du patient et notamment de l’adhésion au traitement. Je rappelle que je suis dans un service d’onco-hématologie avec 5 lits identifiés « Lits de Soins Palliatifs ».

De plus, j’ai mis la vie de certains patients en danger car bien évidemment je n’ai pu être présente toutes les demi-heures pour assurer les surveillances « tensionnelles » et de ce fait, j’ai également mis mon diplôme et ma vie de professionnelle en danger pour non-respect des règles institutionnelles et éthiques.

A 22 h 45 je rentre enfin chez moi sans même avoir bu un verre d’eau, ni manger quoi que ce soit, ni être allée aux toilettes. J’ai bien sûr pris soin de laisser tout ceci au vestiaire pour ne pas « parasiter » ma vie familiale ! ! ! !

Il faut que vous compreniez le climat d’insécurité dans lequel les infirmières de mon service travaillent, qu’elles soient de n’importe quels horaires, et la souffrance que cela peut engendrer. A la fin de notre service, nous ne nous sentons plus infirmières mais seulement techniciennes de soins sans âme. Au final sur cette journée, les heures supplémentaires s’élèvent à 07 h 30 pour les infirmières et malheureusement cette journée est devenue le quotidien de ce service où les patients sont censés bénéficier de respect, de dignité, de bienveillance et d’accompagnement dans cette dure épreuve qu’est le Cancer. »

Qu’aurais-je pu ajouter ?

Les aides-soignantes que j’ai rencontrées confirment le tourbillon de tâches à effectuer. Le rythme est tout aussi soutenu et l’impossibilité de faire apparaît encore davantage. Elles expliquent « qu’il faut compter au moins 45 minutes pour une toilette d’un patient en phase palliative. Sachant que notre unité compte 28 patients pour 4 aides-soignantes le matin », le calcul est vite fait. L’organisation du service permet de réaliser ces toilettes entre 9 h 30 et 12 h voire jusqu’à 13 h. Au mieux, les aides-soignantes auront dix minutes à deux et par toilette pour des patients en phase palliative, c’est-à-dire totalement dépendants et mourants. « Alors comment on fait ? Il faut qu’on se débrouille ! »

Et ça continue toujours en 2019 ….


[1] CE : Concentré Erythrocytaire

[2] Dyspnée : difficulté respiratoire

[3] Aplasie : cancer de la moelle

[4] Dyspnéique : difficulté respiratoire grave

[5] Tachycarde : palpitations

[6] ECG : électro cardiogramme

[7] Diurèse : mesure les urines

[8] OAP : œdème aigue du poumon. Insuffisance cardiaque gauche

[9] Thromboembolique : pour éviter les embolies

[10] SNG : sonde nasale gastrique

[11] Épistaxis : saignement de nez

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